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Mardi, 3 mars 2026
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Maternité et carrière : le plafond invisible du temps partiel

En 2026, on pourrait croire l’égalité acquise. Dans les faits, elle se négocie encore au quotidien, dans les carrières — et souvent au moment où une femme devient mère. À l’occasion du 8 mars, Anya Muzzarelli, déléguée à l’égalité de l’ALEBA chez ING, raconte ce que les chiffres disent mal : l’après-maternité au travail.

Il y a des moments charnières dans une carrière. Pour elle, tout commence là — le jour où elle devient mère.

« Quand je suis devenue maman, tout mon monde a basculé », confie-t-elle. Du jour au lendemain, le travail n’est plus seulement une affaire de compétences et de volonté. Il devient aussi une course d’obstacles, rythmée par l’heure de la crèche, les maladies imprévues, les contraintes qu’on n’anticipe jamais… et, en arrière-plan, une pression silencieuse : celle de devoir être irréprochable partout.

Elle se souvient d’une époque où le congé parental n’avait rien d’évident. « Entre 2003 et 2008, le fait de prendre un congé parental n’était pas toujours bien perçu. Il n’était pas certain de retrouver son poste initial au retour. » Elle le dit sans détour: oui, l’absence peut créer un défi d’organisation. Mais l’incertitude qui pesait sur le retour relevait d’autre chose. « Malgré tout, cette situation demeurait discriminatoire. »

Les choses ont évolué. Aujourd’hui, le congé parental est mieux accepté (Dans un précédent article, nous revenions aussi sur les droits liés à la maternité au Luxembourg). La diversité des formules permet davantage de concilier vie professionnelle et vie personnelle. Mais l’acceptation sociale, elle, reste parfois conditionnelle : on tolère, on comprend, on s’adapte… tout en réévaluant implicitement la fiabilité de la personne qui s’absente.

Ce qu’elle décrit ensuite, beaucoup le reconnaîtront : la maternité comme choc logistique, mais surtout comme choc symbolique. « Soudain, les horaires sont devenus des murs : l’heure de récupérer mon enfant à la crèche, les jours où il tombait malade… Chaque imprévu devenait un véritable casse-tête. » À cela s’ajoute une angoisse constante : « Celle de ne pas réussir à tout gérer, de décevoir ». Décevoir qui ? L’enfant, l’employeur, l’équipe, soi-même. Et c’est là que s’installe un sentiment plus difficile à nommer : la mise à l’écart.

« J’ai senti que quelque chose changeait autour de moi. Une mise à l’écart subtile, mais bien réelle, dans les responsabilités et les projets. Comme si le simple fait d’être mère faisait de moi quelqu’un de moins disponible, ou de moins fiable. »

Pas besoin de phrase brutale. Parfois, il suffit d’un projet qui ne revient plus, d’une réunion où l’on n’est pas invitée, d’une responsabilité qui glisse vers quelqu’un d’autre. Une mise à l’écart silencieuse est souvent la plus efficace, parce qu’elle reste contestable.

Le cœur de son récit, c’est cette culpabilité qui colle à la peau. « Je culpabilisais pour mon enfant, quand je le laissais à la crèche. Et je culpabilisais pour mon employeur, lorsque je devais partir plus tôt ou m’absenter. »

Elle résume ainsi : « J’avais l’impression de courir sans cesse après deux mondes qui me demandaient d’être pleinement là… et de n’y parvenir ni pour l’un, ni pour l’autre. » Cette pression, bien souvent, ne vient pas uniquement de l’extérieur. Elle se nourrit aussi des injonctions intérieures : être une mère présente, une salariée performante, une collègue disponible. Et ne surtout pas “faire d’histoires”.

C’est un choix qu'Anya assume pleinement, en étant consciente. « Un choix difficile, mais nécessaire. » Sauf que ce choix, elle le sent tout de suite : il dérange.

« Pourtant, je l’ai senti : ce choix n’était pas apprécié. On m’a même demandé jusqu’à quand j’allais “rester comme ça”. »

Et la phrase tombe, violente dans sa banalité : on lui explique qu’ « à partir de 11 ou 12 ans, un enfant n’avait plus vraiment besoin de sa mère ». Des mots qui, dit-elle, l’ont blessée parce qu’ils « ignoraient totalement la réalité et la sensibilité » de sa situation.

Aujourd’hui encore, lorsqu’on lui demande si elle a déjà hésité à demander une augmentation ou à postuler à un poste, la réponse est nette : « Sans hésitation, mon temps partiel. »

Elle travaille à 75 % et assure la permanence au bureau de la délégation deux jours par semaine. « C’est un choix que j’assume pleinement, en étant consciente de ses conséquences. Toutefois, il faut reconnaître qu’à partir du moment où l’on travaille à temps partiel, les perspectives d’augmentation ou de mobilité deviennent plus limitées. »

C’est l’un des angles morts les plus persistants de l’égalité : le temps partiel, massivement féminisé, devient un marqueur de moindre ambition, alors qu’il est souvent le signe d’une charge mentale et d’une organisation familiale plus lourdes.

À ses yeux, une autre source d’injustices structurelles pèse lourd : l’absence de transparence dans les mécanismes de rémunération. « Très clairement, ce système manque totalement de transparence. On prétend qu’il est lié aux évaluations, mais en réalité, il repose sur un fonctionnement archaïque et fortement dépendant de la subjectivité du manager. »

Le problème, souligne-t-elle, dépasse la seule question femmes-hommes. Mais l’opacité est un terrain fertile pour toutes les inégalités : quand les critères sont flous, les biais — conscients ou non — trouvent plus facilement leur chemin.

On aimerait croire ces clichés relégués au passé. Pourtant, ils continuent d’organiser silencieusement les trajectoires :

  • « Elle est trop émotive / trop sensible. »
  • « Elle manque d’ambition  »(ou « elle ne veut pas vraiment évoluer »).
  • « Elle va forcément partir en congé maternité / être moins disponible. »

Et derrière ces phrases, un choix encore imposé : « Je pense qu’en 2026, les femmes doivent encore faire le choix entre maternité et carrière professionnelle… à moins d’avoir un partenaire prêt à mettre SA carrière entre parenthèses. »

Autrement dit : l’égalité progresse, mais elle reste souvent conditionnée au modèle familial — et à la capacité du couple à renverser les rôles traditionnels.

Et si son expérience parle d’abord du monde du travail, elle rappelle aussi que l’égalité ne se joue pas qu’au bureau. Le 8 mars, pour elle, ce n’est pas une simple date à cocher dans le calendrier : c’est un rappel parfois dur que rien n’est jamais totalement acquis.

« Cette journée rappelle que, partout dans le monde, les femmes restent exposées à des dangers. Qu’elles ne bénéficient pas des mêmes droits. Et force est de constater que, dans certains pays, ces droits durement acquis sont aujourd’hui remis en question. »

Ce qui la préoccupe particulièrement, c’est la montée des mouvements masculinistes. Elle y voit une pression réelle sur les avancées en matière d’égalité : « Leur influence croissante fait peser une menace… et ça me fait très peur. »

Et cette inquiétude, dit-elle, n’est pas qu’internationale : au Luxembourg aussi, certains sujets restent dans l’ombre. Elle cite notamment les violences intrafamiliales, un sujet encore difficile à aborder publiquement. « C’est très tabou. Il faudrait renforcer la prévention et mettre plus de moyens pour faciliter la prise de parole », insiste-t-elle. « Il faut un environnement de confiance pour que les victimes osent parler. »

Enfin, elle rappelle un point souvent décisif, mais trop peu discuté : l’argent. Sans soutien concret, quitter un foyer violent peut rester impossible. « Il serait essentiel de développer une aide financière adaptée, afin de donner aux victimes la possibilité réelle de partir. »

Son récit n’est pas un constat amer. C’est un choix pleinement assumé : celui de construire une vie où la famille et la maternité ont leur place, où l’on peut aussi aider les autres, sans renoncer pour autant à une réalisation professionnelle qui ressemble à qui l’on est et qui a du sens.

Face aux remarques, aux limites à peine dites, et à cette fatigue de devoir prouver sans cesse sa valeur tout en se sentant parfois sous-estimée, elle a décidé de changer de focale. « Alors j’ai dû me recentrer. Me demander ce qui comptait vraiment pour moi. Me reconnecter à mes valeurs, à mes priorités, à ce qui donne du sens à ma vie. Et surtout… apprendre à lâcher prise. »

Non pas renoncer, mais sortir de l’illusion de la perfection. Accepter qu’on ne puisse pas être partout, tout le temps, et revendiquer la légitimité d’un équilibre construit à sa manière : « Mes choix, tant qu’ils sont alignés avec qui je suis, sont légitimes. »

À l’heure où l’on parle d’égalité, de carrière, de performance, ce témoignage ramène à une question simple et profondément humaine : que devient une trajectoire professionnelle quand la vie, la vraie, impose ses horaires ?

Et surtout : combien de talents freine-t-on encore, faute de savoir faire une place à la maternité sans en faire un handicap ?

Résumé

Maternité et carrière : le plafond invisible du temps partiel

En 2026, on pourrait croire l’égalité acquise. Dans les faits, elle se négocie encore au quotidien, dans les carrières — et souvent au moment où une femme devient mère. À l’occasion du 8 mars, Anya Muzzarelli, déléguée à l’égalité de l’ALEBA chez ING, raconte ce que les chiffres disent mal : l’après-maternité au travail.

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